En pleine préparation d’une levée de fonds, l’éditeur français Vates veut accélérer en France et en Europe. Son pari : transformer la crise ouverte par Broadcom autour de VMware en opportunité industrielle. Mais derrière l’alternative technique se dessine un sujet plus profond : la maîtrise des couches basses de l’infrastructure, longtemps oubliées des débats sur la souveraineté numérique.
La souveraineté numérique a longtemps regardé vers le haut. Les données, le cloud, les applications, les modèles d’intelligence artificielle. Pendant ce temps, les couches basses du système d’information, celles que l’on ne montre jamais dans les présentations Comex, continuaient de faire tourner les entreprises dans une relative indifférence. Jusqu’au jour où l’une d’elles, VMware, est redevenue un problème stratégique.
Le rachat de VMware par Broadcom, puis la remise à plat brutale de ses modèles commerciaux, ont rappelé une évidence : la virtualisation n’est pas une vieille tuyauterie technique. C’est une couche de contrôle. Elle conditionne la manière dont les entreprises exploitent leurs serveurs, isolent leurs charges, administrent leurs datacenters, construisent leurs clouds privés et, demain, encadrent l’exécution de leurs agents IA.
C’est dans cette fenêtre que Vates entend s’engouffrer. L’éditeur français, connu pour XCP-ng et Xen Orchestra, prépare une levée de fonds afin d’accélérer son développement commercial en France et en Europe. Pas seulement pour devenir une alternative de plus à VMware, mais pour se poser en brique européenne crédible d’une infrastructure maîtrisée.
« Le but de la levée, c’est de continuer sur la partie R&D parce que c’est important, mais aussi vraiment structurer notre partie commerciale », explique Olivier Lambert, cofondateur et CEO de Vates (photo). Il reconnaît sans détour la faiblesse classique de nombreuses entreprises technologiques européennes : beaucoup d’ingénierie, moins de muscle commercial. « Comme toute boîte européenne et boîte faite par des techs, on était en retrait par rapport à des boîtes américaines de taille équivalente sur la partie sales et marketing. »
Le calendrier compte. Pour Olivier Lambert, la fenêtre ouverte par VMware ne restera pas béante indéfiniment. « Ce marché est fini dans cinq-six ans, les gens auront migré. »
Autrement dit, les arbitrages se prennent maintenant. Les entreprises qui subissent les nouvelles conditions VMware doivent décider si elles négocient, contournent, migrent partiellement ou cherchent une vraie alternative.
Broadcom a réveillé le portefeuille, la géopolitique a réveillé les esprits
Chez Vates, personne ne se raconte d’histoire : le premier déclencheur est financier. « Dans notre domaine, ça a été Broadcom, évidemment, et l’atteinte au portefeuille a été le premier élément de motivation pour beaucoup d’entreprises dans le monde à chercher une alternative », constate Olivier Lambert.
Mais limiter le sujet à une hausse de prix serait trop court. Car l’affaire Broadcom intervient dans un contexte géopolitique où les dépendances technologiques ne sont plus des abstractions. « Le discours de maîtriser la chaîne de valeur est passé d’un discours qui rentrait d’une oreille et sortait de l’autre à : oui, en fait, ce n’est pas de la science-fiction de potentiellement se faire couper accès à des logiciels ou à des services. »
C’est ici que le sujet change de dimension. La crise VMware ne pousse pas seulement des clients vers une autre facture. Elle interroge leur capacité à ne pas remplacer une dépendance par une autre. Olivier Lambert cite le cas d’un gros prospect du secteur public, initialement motivé par des raisons financières : « Il nous dit : si on part de VMware, ce n’est pas pour aller chez un autre Américain. »
La phrase résume le moment. Pendant des années, les alternatives étaient souvent évaluées sur trois critères : fonctionnalité, prix, support. Désormais, un quatrième s’impose : la dépendance géopolitique. Et ce critère change la position de Vates face à Microsoft, Nutanix, Red Hat ou d’autres acteurs pouvant apparaître comme des solutions de substitution.
L’effet se voit déjà dans le pipeline commercial. Historiquement, Vates réalisait une part importante de son activité aux États-Unis. Mais l’Europe revient fortement. « On est presque revenu à 50 % de l’Europe par rapport aux États-Unis, alors que l’Europe représentait à peu près un tiers de notre chiffre d’affaires il y a quelques années », indique Olivier Lambert.
L’open source, oui, mais encore faut-il écrire le code
Dans le débat sur la souveraineté, l’open source est souvent brandi comme un talisman. Il suffit parfois qu’une solution soit ouverte pour qu’elle soit aussitôt habillée de vertus souveraines. Olivier Lambert se garde bien de tomber dans ce raccourci.
« L’open source, c’est bien, mais ce n’est pas suffisant pour déclarer l’aspect souverain ou maîtrise de chaîne de valeur », affirme-t-il. Le code ouvert apporte de la transparence. Il permet de savoir qui contribue. Mais il ne garantit pas que l’entreprise qui vend le support maîtrise réellement ce qu’elle distribue.
C’est l’une des distinctions fortes de son discours. Il ne suffit pas d’utiliser un logiciel open source. Encore faut-il contribuer à son développement. « Il y a beaucoup de solutions open source qui sont utilisées par des entreprises tierces, vendues avec du support, mais ces entreprises n’ont aucune contribution dans le code qu’elles distribuent. La question peut se poser : quelle est la maîtrise de la chaîne de valeur ? »
Pour Vates, la souveraineté se mesure donc à la capacité d’agir sur le code. Olivier Lambert revendique une montée en puissance de l’entreprise dans les projets qu’elle utilise et commercialise. « Ces dernières années, on est passé de contributeurs minoritaires à majoritaires dans les projets les plus critiques de la stack de virtualisation qu’on vend aujourd’hui. » Il cite notamment Xen, dont Vates serait devenu « le quatrième contributeur », ainsi que la couche API, où l’entreprise serait « deuxième contributeur, bientôt premier ».
Quant à Xen Orchestra, il rappelle qu’il est « 100 % écrit par Vates ».
La formule la plus utile est peut-être celle-ci : « Utiliser, ça ne veut pas dire maîtriser. » Elle vaut pour le privé comme pour le public. Elle vaut aussi pour Linux, dont Olivier Lambert souligne que beaucoup de développeurs européens y contribuent, mais souvent pour le compte d’entreprises extra-européennes. La souveraineté open source ne se joue donc pas seulement dans l’accès au code, mais dans la capacité économique et humaine à le maintenir.
La souveraineté ne s’arrête pas à la porte du datacenter
Cette approche conduit Olivier Lambert à déplacer le débat. Pour lui, l’Europe a trop longtemps résumé la souveraineté numérique au cloud et à la donnée. Or une infrastructure souveraine ne peut pas reposer uniquement sur un exploitant européen si les couches logicielles qui font tourner le moteur restent étrangères, fermées ou impossibles à maîtriser.
« La souveraineté numérique s’est réduite au cloud, à la donnée, et on ne parle pas d’hyperviseur, de couches de virtualisation, d’outils d’administration. Pourtant, c’est la clé, la base. »
C’est un point sensible dans le débat français. Un cloud peut être exploité par une société européenne, dans des datacenters européens, avec des garanties contractuelles européennes, tout en reposant sur un logiciel américain propriétaire. Est-il souverain ? Pour Olivier Lambert, il faut introduire des degrés. « Ce n’est pas zéro ou un », dit-il. Il faut regarder qui exploite, qui développe, qui contribue, qui détient les capitaux, qui peut continuer à faire tourner la technologie si le fournisseur d’origine change les règles.
Il prend l’exemple de Cloud Temple, qui migre une partie de son cloud de VMware vers Vates. « Cloud Temple exploite la solution éditée par Vates. Eux-mêmes sont SecNumCloud. Eux sont les exploitants qui permettent de faire un cloud qui, là pour le coup, non seulement a des certifications SecNumCloud, mais même le moteur de son fonctionnement utilise du code édité par une boîte française. »
L’argument vise implicitement les offres dites souveraines construites sur des technologies américaines. Olivier Lambert ne nie pas l’intérêt de l’exploitation locale, mais il refuse d’en faire le sommet de la souveraineté. « On peut très bien dire : l’exploitant est français. Mais la couche logicielle dessous, elle n’est pas souveraine. Elle vient de chez Google et sans Google, vous n’avez plus le moteur qui fonctionne. »
La souveraineté, chez Vates, devient donc une échelle. Et sur cette échelle, l’ouverture du code, la contribution, la localisation de la R&D, la nationalité des capitaux, le support et l’écosystème comptent autant que la localisation de la donnée.
Sortir de VMware sans refaire tout le datacenter
Reste la question opérationnelle. Les entreprises veulent bien reprendre le contrôle, mais elles ne veulent pas jouer leur production à la roulette. Sur ce point, Olivier Lambert se montre pragmatique. La sortie de VMware ne se fera pas par grand soir technique.
« Le risque numéro un aujourd’hui, chez les utilisateurs de Broadcom à échelle moyenne à grande, il est financier. Le deuxième risque, il est technologique », explique-t-il. Le premier pousse à migrer. Le second oblige à le faire progressivement.
La méthode la plus réaliste consiste à libérer une partie de l’infrastructure existante, y installer une solution alternative, migrer d’abord les charges les moins critiques, puis élargir. « Ce n’est pas un big bang », insiste-t-il. Sur une infrastructure de cent serveurs physiques, la bascule directe de milliers de machines virtuelles serait trop risquée. L’enjeu est donc de réduire la facture VMware tout en conservant une trajectoire contrôlée.
Certains clients garderont probablement une part résiduelle de VMware pour des cas spécifiques, notamment lorsque des éditeurs n’ont validé leurs solutions que sur cet environnement. Mais si 90 % du parc migre ailleurs, l’essentiel du risque financier disparaît.
Vates met aussi en avant un autre argument : la désynchronisation entre renouvellement logiciel et renouvellement matériel. L’éditeur affirme pouvoir fonctionner sur des serveurs déjà en place, y compris achetés en 2018 ou 2020. « On est capable de faire une vraie désynchronisation entre le cycle de renouvellement hardware et software », avance Olivier Lambert. Dans un contexte de forte hausse du coût du matériel, ce détail devient un argument budgétaire.
Le vrai défi européen : vendre, rassurer, intégrer
Pour changer d’échelle, Vates doit cependant sortir d’une relation commerciale encore très directe. Jusqu’à présent, les clients venaient souvent vers l’éditeur avec un projet identifié. Vates accompagnait, déployait, supportait. Ce modèle a bien fonctionné aux États-Unis. En Europe, il ne suffit pas.
« Le modèle européen est très différent », observe Olivier Lambert. Le marché y est plus fragmenté, les langues plus nombreuses, les circuits d’achat plus conservateurs. Les DSI veulent des références, des partenaires locaux, des intégrateurs connus. « Personne n’adopte ta solution s’il n’y a pas de référence, mais s’il n’y a pas de référence, personne n’adopte ta solution. »
C’est l’un des objets de la levée de fonds : structurer l’indirect. Vates a recruté début mai Nicolas Leblanc comme chief revenue officer, avec un parcours passé par Pure Storage, Nutanix, HPE ou Dell. « Aujourd’hui, la clé du marché européen, c’est vraiment l’indirect », résume Olivier Lambert.
La phrase dit beaucoup de la maturité recherchée. Vates ne peut plus seulement convaincre des ingénieurs. Il doit rassurer des directions informatiques, embarquer des intégrateurs, certifier des compatibilités, construire un écosystème et parler le langage des achats.
L’IA redonne un avenir à la machine virtuelle
Il serait tentant de croire que la virtualisation appartient au passé, coincée entre le cloud public et Kubernetes. Olivier Lambert défend l’inverse. L’arrivée des agents IA pourrait au contraire redonner à la machine virtuelle un rôle stratégique.
Pourquoi ? Parce que les agents ne se contentent plus de répondre à une question. Ils agissent, surveillent, exécutent, automatisent. Ils doivent donc être enfermés dans des périmètres fiables. « Le container, c’est souvent un peu limite en termes de niveau d’isolation », estime-t-il. La machine virtuelle, elle, offre une séparation plus forte.
L’image qu’il emploie est parlante : la virtualisation devient « un harnais autour des agents ». Elle permet de les contenir, de leur attribuer des ressources, éventuellement un GPU, et de limiter les dégâts s’ils exécutent une action non souhaitée. « On veut avoir un niveau d’isolation vis-à-vis de ces agents qui est bon. On ne veut pas qu’ils puissent s’échapper. »
Cette logique vaut aussi pour l’IA interne. Vates s’apprête à publier une charte IA et à mettre à disposition des outils internes, privilégiés par rapport aux services externes pour les données de l’entreprise. Cela suppose des GPU, des VM, des droits d’accès, des modèles open source et une supervision. « C’est quand même du boulot », reconnaît Olivier Lambert.
Mais ce choix présente un autre intérêt : limiter la dépendance aux modèles externes et à la consommation de tokens. « Soit ils sont utilisés à 100 %, soit à 0 %, mais c’est CAPEX versus OPEX », résume-t-il. Pour des usages simples ou intermédiaires (résumer un document, traduire, relire, rechercher une information…) les modèles open source couvriraient déjà une partie importante des besoins. « On arrive déjà, je pense, chez Vates, à 80 % des cas d’usage d’un ChatGPT-like. »
L’IA dans le développement : utile, mais sous contrôle
Sur le développement logiciel, Vates avance avec prudence. L’entreprise utilise l’IA, mais pas n’importe où. « Plus tu es dans le bas niveau et le critique, moins tu en fais », explique Olivier Lambert.
L’usage le plus pertinent se situe aujourd’hui dans l’écriture de tests automatisés. Un test généré par IA peut améliorer la couverture qualité sans introduire directement du code non maîtrisé chez le client. Sur les couches critiques, le code reste produit et contrôlé par des développeurs humains. « Ce que vend Vates, c’est du support et de l’expertise du code qu’on produit. Donc forcément, on ne veut pas perdre la maîtrise sur ce code. »
Cela ne l’empêche pas d’utiliser l’IA pour prototyper. Olivier Lambert raconte avoir « vibe codé » un équivalent interne de Cal.com pour gérer des réservations de créneaux. « Samedi matin, j’ai une idée sous la douche. Dimanche soir, j’ai un prototype. C’était impossible il y a deux ans. »
Mais le prototype reste un prototype. Il peut démontrer une idée, accélérer un design, ouvrir une piste. Il ne remplace pas l’ingénierie de production.
Et si Vates devenait à son tour une dépendance ?
C’est la question qui fâche, mais elle mérite d’être posée. Si Vates réussit et devient critique pour des administrations, des hôpitaux, des opérateurs ou des industriels européens, comment éviter de recréer une dépendance ?
Olivier Lambert répond d’abord par l’open source. « Si Vates passait sous pavillon américain, par exemple, tout le code précédent, il ne disparaîtrait pas, il serait toujours là et disponible. » En clair, le client pourrait continuer à exploiter la solution, même sans support de l’éditeur. « Il ne peut pas y avoir de kill switch, ce n’est pas possible par définition puisque c’est ouvert. »
La seconde garantie tient à la gouvernance. Vates veut rester majoritairement contrôlée par ses fondateurs et ouvrir son capital à des investisseurs français ou européens alignés avec son positionnement. Olivier Lambert reste prudent tant que la levée n’est pas signée, mais il assume le message : « Même les gens qu’on fait venir chez nous, c’est des gens qu’on a sélectionnés avec attention et dont on s’assure qu’ils sont alignés avec notre politique de souveraineté européenne. »
Enfin, l’entreprise met en avant sa base industrielle. Vates compte désormais près de 140 personnes et revendique une R&D réalisée à 95 % en France. Pour Olivier Lambert, cet élément est aussi important que les capitaux. « Il pourrait exister des entreprises qui disent : regardez, on a des capitaux français, mais si les gens qui font la R&D ne sont pas en France… »
La souveraineté ne se résume donc ni au passeport de l’actionnaire, ni à la localisation du datacenter. Elle suppose aussi des équipes capables de produire et maintenir la technologie.
La virtualisation, cette couche peu sexy redevenue stratégique
L’avenir de la virtualisation ne sera peut-être pas spectaculaire. C’est même ce qui la rend importante. Pour Olivier Lambert, elle devient une couche d’isolation aussi indispensable que peu visible. « C’est devenu aussi bas niveau dans l’infrastructure, et aussi peu sexy que du switch ou du serveur physique. »
Mais dans un monde de clouds hybrides, de migrations post-VMware, de coûts matériels sous tension et d’agents IA à contenir, cette couche invisible redevient politique. Elle pose une question simple aux DSI : qui tient réellement le moteur ?
Vates n’a pas encore gagné son pari. Il lui faut réussir sa levée, élargir son réseau de partenaires, rassurer les grands comptes, industrialiser son indirect et prouver qu’une entreprise européenne open source peut jouer dans une catégorie dominée par des géants américains. Mais le moment est là. Broadcom a ouvert la brèche. La géopolitique l’a élargie. L’IA pourrait lui donner une profondeur nouvelle.
La souveraineté numérique européenne ne se jouera donc pas seulement dans les grands discours sur les données. Elle se jouera aussi dans ces couches basses que l’on croyait acquises, jusqu’à ce qu’un fournisseur rappelle qu’il pouvait, lui aussi, changer les règles.