Mistral AI franchit un nouveau cap avec une levée de fonds de 3 milliards d’euros en série D, sur la base d’une valorisation supérieure à 21 milliards d’euros. L’opération est menée par Samsung Electronics, aux côtés du fonds Scaleup Europe géré par EQT et de PSG Equity. Advent, BlackRock et le Grand-Duché de Luxembourg entrent également au capital, tandis que la plupart des investisseurs historiques, dont ASML, Bpifrance, Nvidia, Salesforce Ventures, a16z ou General Catalyst, participent au tour.

Le changement d’échelle est spectaculaire. Il y a un an, la série C de 1,7 milliard d’euros menée par ASML valorisait Mistral à 11,7 milliards d’euros. Sa valorisation progresse donc de près de 80% en douze mois. Et les 3 milliards levés aujourd’hui dépassent à eux seuls les quelque 2,7 milliards réunis depuis la création de la société en 2023. Elle reste toutefois sans commune mesure face aux valorisations d’Anthropic et OpenAI, respectivement de 965 et 852 milliards de dollars.

Des modèles à l’infrastructure

Mais l’opération traduit surtout une évolution profonde du positionnement de Mistral. Créée pour apporter une alternative aux géants américains sur les grands modèles de langage, l’entreprise ne veut plus être seulement un laboratoire de modèles. Elle ambitionne désormais de maîtriser toute la chaîne de valeur : modèles, puissance de calcul, infrastructure et applications.

Arthur Mensch explique ainsi qu’une part importante des fonds servira à développer les datacenters et les capacités de calcul détenues directement par Mistral. Cette inflexion est déjà visible avec Mistral Compute, le rachat de Koyeb, spécialiste français du serverless et les investissements engagés dans des infrastructures en France et en Suède.

Mistral se rapproche ainsi du modèle des grands fournisseurs de plateformes, avec une ambition plus capitalistique : ne plus seulement fournir l’intelligence, mais également la couche d’exécution qui permet de la déployer.

La souveraineté au cœur du nouveau récit

Cette montée dans la pile technologique s’accompagne d’un glissement du discours. Mistral se présente désormais moins comme »l’OpenAI européen » que comme le fournisseur d’une couche d’IA souveraine pour les entreprises et les États.

Sa définition de la souveraineté repose sur la maîtrise des données, le contrôle et la personnalisation des modèles, la capacité de calcul privée et la possibilité de déployer des systèmes auditables dans l’environnement choisi par le client. Les modèles à poids ouverts restent donc une brique centrale de cette promesse.

Commercialement, cette stratégie semble commencer à porter ses fruits. Mistral revendique une présence dans 20 pays et plus de 125 grands clients, parmi lesquels Airbus, ASML et HSBC. Arthur Mensch estime par ailleurs que le revenu récurrent annuel pourrait dépasser le milliard de dollars cette année.

Quitte à proposer des modèles chinois…

Le changement de positionnement soulève toutefois des interrogations. Mistral dépend toujours largement des GPU de Nvidia, également actionnaire, et son financement reste fortement international, bien qu’encore majoritairement européen. Plus surprenant encore, Mistral Compute s’ouvre désormais à des modèles développés par d’autres acteurs, y compris chinois, à l’image de GLM de Z.ai.

Pour une entreprise érigée en porte-drapeau de l’IA souveraine européenne, ce choix peut sembler contradictoire. Interrogé sur CNBC, Arthur Mensch défend toutefois une autre lecture : la souveraineté repose selon lui moins sur l’origine du modèle que sur la maîtrise de son déploiement, de l’infrastructure et des données. Un modèle étranger peut donc être exploité sans dépendre des API ou du cloud de son concepteur.

Cette évolution marque un élargissement sensible de la doctrine initiale de Mistral. La société ne cherche plus seulement à produire des modèles européens compétitifs, mais à devenir la plateforme permettant aux entreprises de choisir et d’exécuter différents modèles sous leur propre contrôle. Une ambition plus large, mais qui rend aussi plus relative la notion de souveraineté qu’elle revendique.