Ses clients ne réclament pas de souveraineté. Ils veulent que leur système d’information tienne dans un monde instable. Clément Marche, cofondateur du cabinet Nuageo, parle donc d’autonomie stratégique. Sa méthode : repérer les dépendances, les qualifier, puis choisir lesquelles accepter, réduire ou supprimer.

Pour Clément Marche, la souveraineté est un projet très large, économique et finalement politique, qui touche à toute une filière, des câbles aux data centers en passant par les offres logicielles. L’autonomie stratégique, elle, est « quelque chose qu’on peut réellement activer ». Il la définit comme la capacité à « assurer la continuité de son système d’information sans dépendance technologique ou contractuelle », l’économique étant inclus dans le contractuel.

C’est d’ailleurs en ces termes que les clients posent la question. Le cofondateur de Nuageo situe la prise de conscience du marché sur les dix-huit derniers mois, le retour de Donald Trump ayant amené les organisations à s’interroger. Mais la demande n’est pas formulée comme une quête de souveraineté.

Ils viennent nous demander comment assurer la soutenabilité et la continuité de leur système d’information dans un monde extrêmement instable d’un point de vue économique, géopolitique et technologique.

Clément Marche, Nuageo

Accepter, réduire ou supprimer

Supprimer toutes les dépendances installées depuis des années est « compliqué, voire impossible dans certains cas ». La méthode de Nuageo consiste à les trier. Certaines sont acceptables parce que le risque l’est. D’autres peuvent être réduites par des leviers techniques ou contractuels. Les dernières sont inacceptables, et c’est là qu’il faut agir : identifier des alternatives, migrer certains systèmes, en arrêter d’autres.

Le critère de tri dépend du métier de chaque organisation, mais se ramène à l’impact final. « Si ce système s’arrête, l’entreprise peut-elle continuer à fonctionner, à payer ses salariés ? » Une perte temporaire de visibilité n’appelle pas la même urgence qu’un risque juridique immédiat. Ces dépendances sont à la fois humaines, contractuelles et technologiques : des équipes habituées à des technologies « souvent plutôt américaines », des contrats devenus très complexes face à des fournisseurs avec lesquels négocier est « quasiment impossible », des solutions si confortables qu’on les utilise de plus en plus.

Mais au moment de sortir, c’est cher, c’est compliqué, on n’a pas les compétences, et potentiellement il n’y a pas d’alternative.

Clément Marche, Nuageo

La souveraineté se vérifie

Des solutions souveraines existent, assure Clément Marche, à deux préalables : comprendre les usages et cartographier le système d’information, puis réduire les adhérences techniques avec l’existant. Il s’agit de ne pas se rendre dépendant d’un service PaaS, d’un cloud provider ou d’un format de données propriétaire, pour pouvoir passer « d’un plan A à un plan B, à un plan C, à un plan D ».

La localisation des données ne suffit pas. « Si demain vous avez vos données dans un data center AWS à Paris ou en Europe, vous êtes quand même soumis au Cloud Act en cas de problème. » Reste aussi à savoir si l’on peut récupérer ses données et les porter dans une autre solution. Pour lui, « la souveraineté ne se décrète pas » : même avec SecNumCloud, « super label » qui oriente dans la bonne direction, reste à vérifier opérationnellement la localisation, la loi applicable et la capacité de réversibilité technique. Il accueille favorablement les normes qui permettent de comparer les offres, à une condition.

Là où il faut vraiment faire attention, c’est que cette norme doit être transparente et auditable.

Clément Marche, Nuageo

Le 100 % souverain, un horizon progressif

Un système d’information entièrement souverain est-il possible ? Oui, répond-il, parce que les options existent, que l’écosystème français se prépare depuis des années et que des solutions open source sont maintenues, à condition de ne pas « remplacer une dépendance par une autre ». Souhaitable ? Augmenter son niveau de maîtrise sur un élément essentiel des organisations l’est. En faire le point de départ et d’arrivée de toute réflexion, il en doute : « Je ne suis pas sûr qu’on ait aujourd’hui la capacité technique et économique, au sein des organisations, d’avoir un système d’information 100 % souverain. » Sa ligne : « Il faut le faire progressivement, il faut être pragmatique. » Car le niveau atteint dépendra aussi d’éléments moins visibles, des câbles réseau aux politiques publiques.