Le système d’information 100 % souverain n’existe pas, et Grégory Lindan refuse de le promettre. Le directeur général de Deep en France, ESN filiale de POST Luxembourg qui opère un cloud souverain avec OVH et Clever Cloud, défend une souveraineté par couches. Sa règle : concevoir chaque architecture en pensant à la sortie.
Deep, l’ex-Digora, porte la division digitale de l’activité télécom de POST Luxembourg. L’entreprise compte 850 collaborateurs entre la France, le Luxembourg et le Maroc, et accompagne ses clients sur le cloud, la data, l’IA, la cybersécurité et les infrastructures. Son offre de cloud souverain est née d’une demande de l’État luxembourgeois et a été conceptualisée en 2025, avec un partenariat signé avec le ministre de l’Économie du Grand-Duché. Grégory Lindan y tient : « Ce n’est donc pas juste une offre marketing : c’est d’abord et avant tout un enjeu politique qui s’est concrétisé. »
Une souveraineté construite par couches
À la question de savoir si l’on peut déployer un système d’information 100 % souverain, le dirigeant répond que « la question n’est pas binaire ». Il préfère poser d’emblée la limite de l’exercice.
Le système d’information ne sera jamais 100 % souverain, on le sait tous, en tout cas pour les prochaines années, et prétendre le contraire serait malhonnête de notre part.
Grégory Lindan, Deep
Ce qui est réaliste, selon lui, c’est de prioriser « les actifs vraiment critiques pour nos clients ». La méthode de Deep commence par le diagnostic : un audit de dépendance numérique, une cartographie applicative, puis une trajectoire de souveraineté. Le besoin est réel jusque dans l’administration, rappelle-t-il en citant un rapport de 2025 de la Cour des comptes, selon lequel les ministères ne sont pas complètement sereins sur la complétude de la cartographie de leurs données sensibles.
Ce n’est qu’ensuite que l’ESN déploie tout ou partie de son offre, avec un double objectif : garantir l’indépendance des données et applications critiques vis-à-vis des lois extraterritoriales, mais aussi vis-à-vis d’un verrouillage fournisseur. L’exploitation repose sur des collaborateurs basés dans les data centers de Deep, « qui sont nos propres salariés, ce qui nous permet de garantir cette autonomie et cette souveraineté ».
Concevoir l’architecture en pensant à la sortie
Le cas VMware sert de repère. « En 2022, personne ne pouvait imaginer que cela tournerait à des hausses tarifaires de 200 à 500 %, que les 160 produits seraient réduits à quatre offres », rappelle Grégory Lindan. Sa conviction : « la transformation numérique n’a de valeur que si elle laisse aux organisations une maîtrise claire et pérenne de leurs choix stratégiques dans la durée ».
Deep intervient donc très en amont, en conseil et en architecture, sur trois axes. Le premier consiste à éviter « autant que faire se peut les API propriétaires » au profit d’équivalents ouverts. Le deuxième est la modularité.
Il faut voir comment les briques s’articulent et faire en sorte qu’une ou plusieurs d’entre elles puissent être remplacées indépendamment des autres, sans avoir à reconstruire globalement le système d’information de nos clients.
Grégory Lindan, Deep
Le troisième axe est la réversibilité, à anticiper dès la conception, y compris sur le plan contractuel : clauses de sortie, portabilité des données, déroulé du processus de réversibilité. L’enjeu, dans un cas extrême, est qu’« on sache comment sortir sans dégrader l’ensemble de la performance du système d’information ». Le dirigeant étend le raisonnement à l’IA, qui « sera aussi l’un des vrais sujets de souveraineté ».
IA : ne pas attendre les GPU européens
Sur le matériel, Grégory Lindan ne se fait pas d’illusion : « 98 % des accélérateurs IA sont des GPU Nvidia. Ce n’est donc pas là-dessus qu’on doit se battre. » Il salue les initiatives européennes sur les processeurs, comme SiPearl, mais situe ailleurs la marge de manœuvre : contrôler rigoureusement les différentes couches, qu’il s’agisse de l’hébergement des données, du logiciel ou de la gouvernance, et entretenir une veille active sur les alternatives.
Nous n’allons pas attendre que l’industrie européenne puisse proposer des GPU pour accompagner nos clients sur la trajectoire de l’IA, bien au contraire.
Grégory Lindan, Deep
Pour lui, la souveraineté passera par « une approche méthodologique, organisationnelle et technologique ». Autrement dit, par la cartographie, des architectures réversibles et une trajectoire pilotée dans la durée.