Les opérateurs alternatifs craignent d’être exclus du marché de la fibre pour les entreprises. Une inquiétude nourrie par la consultation que l’Arcep (l’autorité de régulation des télécoms) a émise le 14 juin dernier en vue d’organiser ce marché naissant. Dans sa consultation, le régulateur fait le constat que seuls les deux opérateurs leaders, Orange et SFR, ont commencé à déployer des réseaux FTTH (fibre jusqu’au client). Pour accélérer la transition des entreprises du cuivre vers la fibre, l’ARCEP préconnise de faire émerger un troisième opérateur FTTH et de créer un marché de gros à destination des opérateurs de proximité. Une proposition qui ne convient pas du tout à Alphalink, Nerim et Sewan, qui ont décidé de rédiger une lettre ouverte commune pour faire entendre leur voix et défendre une autre voie de régulation du marché.

Le nœud du problème se situe selon eux dans la nature de ce marché de gros. L’arcep semble privilégier un marché de gros dit non activé, c’est-à-dire portant sur des fibres non éclairées, tandis qu’eux pensent qu’il faudrait laisser émerger un marché de gros activé. Dans un cas, les opérateurs d’infrastructure donnent accès à leurs fourreaux mais pas aux équipements actifs de leurs nœuds de raccordement optique (NRO), ce qui oblige les alternatifs à y positionner leurs propres équipements actifs ou à déployer leurs propres NRO, tandis que dans l’autre cas les opérateurs d’infrastructure livrent leur trafic sur des points de collecte, comme cela se pratique actuellement sur le marché xDSL, à la satisfaction générale.

Dans ce dernier cas de figure, c’est beaucoup plus accessible pour les opérateurs alternatifs, qui s’épargnent ainsi des investissements se chiffrant en dizaines voire en centaines de millions d’euros et peuvent ainsi se concentrer sur leur plateforme de services. « Ces investissements sont hors de notre portée », expliquent Alexandre Nicaise, Bernard Lemoine et David Brette, respectivement président d’Alphalink, président de Nerim et directeur général de Sewan. « Nous n’avons pas la couverture commerciale et la taille pour déployer notre propre réseau de NRO », entonnent-ils en cœur. Et de citer l’exemple de Free qui a dû déployer pas moins de 240 NRO, rien que pour couvrir la région parisienne (soit au bas mot des dizaines de millions d’euros d’investissements). Ils rappellent opportunément qu’Orange et SFR peuvent s’appuyer sur leurs millions de clients grand public, beaucoup moins onéreux et complexes à acquérir que les entreprises, pour rentabiliser leur réseau, alors qu’eux-même n’adressent pas du tout le marché domestique.

Surtout, ils font valoir que si c’est bon pour eux, c’est aussi bon pour les clients et le marché. Déployer un réseau de NRO est très long. Or l’ARCEP est pressé de voir le marché basculer vers la fibre et la compétitivité des entreprises s’en trouver améliorée. Exiger les opérateurs alternatifs de déployer leurs propres éléments actifs risquerait de les éloigner durablement du marché et de priver leurs clients de leur souplesse tarifaire et de leur capacité d’innovation. « Si une offre éclairée de bout en bout anéantirait toute forme d’innovation technique et commerciale, une offre « passive » nuirait à la concurrence avec des coûts d’entrée bien trop élevés », écrivent-ils. « Il serait paradoxal qu’en voulant promouvoir la fibre, l’ARCEP nous conduise à pousser le cuivre ».

« Ouvrir les réseaux FTTH des grands opérateurs via une offre de gros activée serait la meilleure solution pour tout le monde, y compris pour lesdits opérateurs, souligne Bernard Lemoine. Nous sommes capables d’adresser des clients qu’Orange ne sait pas bien adresser ». Et de rappeler qu’à eux trois, ils pèsent un peu plus 15% du marché entreprises sur le marché cuivre. Ils estiment que l’ensemble des opérateurs alternatifs représentent environ 40% du marché. « Ensemble, on rentabilisera plus rapidement le réseau FTTH d’Orange qu’Orange tout seul », assure Alexandre Nicaise. Du reste participer à un effort d’investissement

Quant à l’option de faire émerger un troisième opérateur d’infrastructure, elle ne les convainc pas non plus, du moins dans l’immédiat. « À l’heure où les deux premiers opérateurs d’infrastructures ont déjà du retard sur le déploiement de leur réseau FTTH, l’arrivée d’un troisième les freinera encore plus en divisant leurs revenus », expliquent-ils. « L’émergence d’un nouvel opérateur d’infrastructure est tout à fait envisageable, ajoutent-ils. Mais laissons d’abord émerger le marché de gros activé […] pour favoriser l’éclosion d’une offre très haut débit à un coût raisonnable pour l’entreprise. »